LA PATRIE D'EXIL
L'EXIL DANS L'ERRANCE
par D. Pereira-Egan
Le mot même d'« exil » suppose la contrainte, l'obligation. L'exil, c'est d'abord l'exilé, nécessairement seul, banni, et sans patrie. À maints égards, l'oeuvre de Claude Vigée dépasse toute frontière, c'est-à-dire qu'elle est hors catégorie, en quête de ses propres limites, malgré quelques thèmes qui fixent l'errance de l'auteur.
Dès l'âge de dix-huit ans, au début de la Deuxième guerre mondiale, celui-ci se trouve dans l'errance de ses racines juives. Elles vont l'emporter loin, vers l'avenir comme dans un passé incontestable. Il écrira :
Nos pères à la nuque roide
Ont duré dans l'exil
Pendant deux millénaires,
Sous la double menace
De meurtre et d'asphyxie ...
Ou plus tard dans La gloire du retour :
Nous durons. Par devoir.
Survivants de la terre,
nous portons sans espoir
l'espace solitaire.
Et cet espace solitaire, n'est-il rien que la vie, ce à quoi il s'était déjà confronté dans La lutte avec l'ange en 1950, lors de l'exil aux États-Unis où il a vécu «sans tendresse de l'ange», quand il avoue qu'il « ne possède d'autre patrie que la vie ...».
D'un pays à l'autre, de la France jusqu'en Israël en passant par les États-Unis, cette obligation de vivre, la pire ou la plus difficile des lois de Moïse, s'impose, parfois comme un fardeau, jamais sans engagement, toujours tournée vers l'essentiel. Comme la fameuse lutte de Jacob, la lutte pour la survie est aussi célébrée dans ce prétendu désaccord qui joint, dos à dos, les écrits du poète et sa vie.
Le narrateur, le survivant, froid, lucide, sans illusions et profondément enraciné dans le titre du livre d'Imre Kertész, Être sans destin, dit cette phrase, réellement terrifiante mais si vraie selon le besoin de vivre là où il y a la vie : « Oui, c'est de cela, du bonheur des camps de concentration, que je devrais parler la prochaine fois, quand on me posera des questions. » Ou, comme écrivait, Hannah Arendt, « ...c'est seulement le salut et non le déclin qui dépend de la liberté de l'homme et sa capacité de modifier le monde et son cours naturel. »
L'oeuvre de Claude Vigée témoigne de cette pulsation : « Ce feu présent dans notre tréfonds, c'est la donnée première. D'où vient ce feu ? Je suis issue de ce feu. Je participe, aussi, du désert obscur, des phases d'extinction et d'exil ...Nous sommes sortis d'abord de ce rayonnement original. C'est notre racine réelle et première. » Il ne parle pas du triomphe, mais subitement de l'espoir.




